Albert Labbouz
 
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Pour Bruno

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LA BALLADE D'ANAPON

Hey Joe… where are you goin' with this gun in your hand ? Jimi Hendrix


MARDI 15 OCTOBRE 2002

BRUNO est mort. Disons que Bruno a achevé de mourir. Car depuis quand avait-il commencé à mourir ? Difficile question. Un être meurt-il dès le premier jour de sa vie ? Peut-être que pour Bruno cela a dû être comme ça ? Je n'ai pas assez de détails sur ses années d'enfance. Je n'ai que quelques bribes par lui lâchées. Des bribes, de fugaces impressions. Était ce pour cela qu'il disait ne pas aimer les impressionnistes ? Ah… J'ai oublié de le dire, sinon pourquoi parler de peinture et des impressionnistes ! Bruno était, se voulait, s'affichait artiste. Artiste quoi ? Artiste tout : peintre, graphiste, sculpteur, tritureur, cuisinier, maçon, ébéniste, décorateur, artificier, éclairagiste, costumier… Il était artiste tout, si ses mains étaient occupées. Il n'aimait donc pas les impressions. Tout devait être brutal, entier, extrême. Il n'était pas question de bribes, ou d'échantillons, à moins que ces bribes, ces morceaux, ces échantillons soient assemblés, collés, soudés, rafistolés les uns aux autres pour donner naissance à autre chose, un autre tout. Pour ceux qui ont vu ou ont pu pénétrer dans les ateliers que Bruno a occupés, ils savent combien il lui était nécessaire d'accumuler des morceaux de tout récupérés partout pour créer, pour coller, pour assembler, pour sculpter, pour transformer. Combien de ferrailles, de jouets hors d'usage, de morceaux de bois, de plastiques, de matières et d'ustensiles de toutes sortes se retrouvaient là-dedans dans un apparent capharnaüm pour le néophyte, mais en fait en attente d'une renaissance artistique au sein d'une œuvre qui ne prendrait son sens que lorsque Bruno lui aurait donné un titre par lui seul compris ? Alors, quels morceaux d'enfance avaient-il gardés ?

MORCEAUX D'ENFANCE

Un père militaire dont je n'ai jamais vraiment su comment il était mort quand Bruno était un pré-ado,
Un bout d'Algérie,
une famille très bourgeoise,
des frères et sœurs pas très unis,
un morceau de Berry,
quelques rognures d'Orléanais,
une grand-mère Mathilde qu'il se plaisait à insulter.

Cela avait été quoi son éducation ? Une éducation rigoureuse, rigoriste ? Il avait au milieu d'une étagère la photo en noir et blanc de ce père disparu, en tricot de corps, comme un paysan retournant la terre de ses mains nues, comme un bûcheron après l'abattage d'un grand chêne. Des morceaux d'enfance qu'il laissait parfois échapper au beau milieu d'une diatribe dithyrambique, d'un discours échevelé sur une colère artistique ou sentimentale. Mais il n'était pas question de lui demander d'y apporter des précisions. " Depuis quand ? Mais c'était où ? Quel âge avais-tu alors ? " Il détournait sa réponse, partait dans une autre diatribe, levait la main par-dessus son épaule et en une ellipse verbale disait :" Avant … Ailleurs… Y a longtemps… " Et les précisions requises étaient ainsi noyées jusqu'à la prochaine fois pour avoir un autre morceau du puzzle, de la sculpture familiale à finir.
Cette enfance, il la faisait resurgir parfois dans des jeux de gosses, des blagues de potaches. Nous avions une fois joué aux billes ; au plus près du mur, dans un appartement vide où il venait d'emménager. Le sol était lavé, mouillé. Il a gagné et il s'est précipité comme un gamin en rigolant pour ramasser les billes méritées. Il a glissé, il est tombé sur le cul : patatras ! ! ! Comme un gosse, comme un gosse. Il adorait mettre sous les fesses des gens un coussin péteur : caca prout ! Comme les enfants, il riait à ces blagues un peu scatos, ce qui ravissait ses enfants. Une autre fois, je l'ai vu ouvrir des yeux grands comme ça, quand un ami jongleur lui avait dit qu'ils allaient construire un roller-coaster miniature. Il se voyait déjà les fabriquer les mini-wagons, les mini-rails et tout le système qui ferait fonctionner les engins. Un gosse devant une vitrine de Noel.
Il avait offert à un de mes fils un jouet mécanique. C'était un camion de marchand de glaces qui soufflait des airs enfantins quand on y insérait une sorte de disque qui faisait remonter des billes de plastique de couleurs dans des sons se rapprochant de l'orgue de barbarie. Il s'allongeait alors par terre et à côté de mon fils de 4 ans et il jouait comme lui. Il avait quatre ans, comme lui. Il fallait le voir aussi quand il branchait la Sega qu'il avait rapportée à son fils. Il ne la testait pas comme l'aurait fait un père qui marque son statut d'adulte. Non. Il avait dix ans. Il devait gagner. Autre réaction enfantine : Bruno adorait être dans l'eau, qu'il nage ou qu'il barbotte. (inutile d'extrapoler psychanalytiquement là-dessus…) Un jour de vacances que nous passions ensemble dans les eaux bleues près de Miami, il est sorti en joie : " Des lamentins !!! J'ai nagé avec des lamentins ! " Même si aucun de nous ce jour-là n'avions pu vérifier le bien fondé de son exaltation, cette liesse nous ravit.
Oui, pas de doute, il aimait vraiment retrouver à l'occasion cette part d'enfance qu'il avait peut-être laissée passer ou qui lui avait été volée.
Alors ce vert paradis de l'enfance, cet Eden par tous recherchés y avait-il eu droit ? Si blessure il y a eu, elle était sûrement là ? L'enfance est un grand champ de futures blessures.

Bruno était un vilain petit canard. Mais pourquoi et comment l'est-il devenu ? La réponse se trouve peut-être dans ce roman familial par lui seul détenu et emporté aujourd'hui dans le vent :" Blowin' in the wind… " comme aurait pu lui souffler Dylan qu'il aimait bien. Cette réponse est, qui sait, sans en savoir le contenu, dans cette mort du père dont il n'a jamais voulu aller sur la tombe même quand je lui ai dit que cela l'apaiserait peut-être. Sale deuil qu'il n'avait peut-être jamais fait.

" Qu'est ce que ça va m'apaiser… ? J'en ai rien à foutre… Quand on est mort…C'est comme ça …Et puis…. Merde… " Disait-il dans quelque chose qui ressemblait à de la colère, mais qui n'était sans doute que l'extrême lucidité de son désespoir.
Voilà de ce qu'il pouvait être de son enfance. Qui a entendu parler de ses amis d'enfance ? Des regrets d'un ailleurs ? D'une chaleur maternelle manquée ? Personne. Par la suite, cet écorché s'accrochera à des substituts de père. Non pas des pères idéaux, mais des pères complices, ou des pères conseilleurs, ou des pères de beuveries, ou des pères artistiques.

CES/SES PERES QU'IL PERD
Père artistiques… Pères de passage… Exigence paternelle…

Qui sait quelque chose de cet obscur Joseph Hebb de Lille ou de Morlaye, ce sculpteur de l'école des nouveaux réalistes dont il disait que c'était sa première influence ? Si Picasso, Francis Bacon, Warhol et Jean-Michel Basquiat pour la peinture et Hendrix, Dylan, Captain Beefhart (surtout Captain Beefhart…), Lou Reed, Tom Waits et Gainsbourg furent à coup sûr ses pères artistiques.
Les autres furent des pères de passages au milieu de ses errances, de ses coups de cœur, de ses coups de gueules. Plusieurs compagnons d'happening artistiques dans le milieu des années soixante-dix,
un beau père,
un patron de boulot,
un metteur en scène de théâtre en banlieue Nord,
un comédien jongleur de rue et de feu
quelques médecins (généraliste, psychiatre, alcoologue)
et sur son déclin le frère du metteur en scène de banlieue, un alcoolique aussi, mais minable question génie…
Et peut-être aussi, quelque part moi, entre la fin des années 80 et le milieu des années 90.

Je n'ai appris que très tard et par la bouche de sa mère que je portais le même prénom que son père. J'étais, du moins me semble-t-il, sinon un père, plutôt un pair qui l'étayait, qui le cadrait dans ses débordements verbaux, qui le valorisait dans ses créations. Je lui ai fait créer des décors de théâtre. Je l'ai mis en relation avec des gens du spectacle et du monde de la peinture. J'ai insufflé son désir de faire une exposition chez lui lors des portes ouvertes des ateliers d'artistes du 93. De plus, il était une référence pour moi dans le domaine culinaire. Il aurait pu être aussi un bon chef cuistot, tyrannique, certes, mais excellent. De son père militaire sans doute gardait-il ce côté intransigeant de la tâche exigeante à accomplir coûte que coûte.

FAMILLE IL VOUS H...AIME


Par ailleurs, il me semble avec le recul que contrairement à son discours nihiliste, Bruno était en mal de famille. Au fil de ses errances qui vont des premières fugues adolescentes à sa mort du côté de la Folie-Régnault, Bruno est allé de famille en famille. Sa famille biologique n'ayant pas répondu à ses attentes, il s'en chercha d'autres.
Des beatniks routards des années 70 ; qui se souvient du Mandala Group Performance au Thalamus de Bruxelles ? …
Des étudiants en art déco ; qui se souvient de sa participation à la Biennale artistique de Barcelone en 1985 ? …
Des roadies des concerts pop : qui se souvient du groupe Johnny B.Crotte dont il disait avoir fait partie ?…
Des artistes échoués sur le coin des zincs d'Avignon…
Les théâtreux minables du 93 et d'ailleurs ; qui se souvient de L'Anatol group de Lyon pour lequel il avait confectionné des costumes et des décors ? …
Sa femme et ses enfants (la famille traditionnelle)…
Les exposants des salons de Villepinte…
Les malades mentaux de Ville Evrard…
Et enfin et hélas, les poivrots de la capitale. Il a été l'enfant, le frère de tous ceux-là.

Toutes ces familles une par une il les avait aimées, une par une il les avait dénigrées.

" Je me moque des gens…mais je les aime " m'avait-il dit pour une plaquette d'exposition.

Bruno voulait faire partie d'une famille. Cela ne se voyait pas à première vue, mais il savait devenir membre de ces familles sans pour autant être en demande. Il avait besoin de peu finalement Bruno. Une reconnaissance, quelques gouttes d'amour, à boire et surtout, surtout, avoir les mains occupées. C'est-à-dire qu'il puisse faire quelque chose pour les autres, mais pas pour se faire remarquer, ni pour briguer une quelconque célébrité, mais pour faire quelque chose qui sorte de lui. Prévert ne serait pas assez costaud ici pour un inventaire complet de tout ce que Bruno a réalisé. Pour ma part et sur un mode tout à fait aléatoire, tout en étant forcément non-exhaustif, je citerai :

Une religieuse géante dans laquelle devait se cacher une danseuse en tutu,
un mobile géant : le Dragon Carton Passe-Passe qu'il est allé mettre sur la Tour Philippe Le Bel de Villeneuve-lès-Avignon,
des affiches de théâtre, des costumes pour un spectacle sur Médée,
des chapeaux impossibles,
un porte-voix pour de rire mais qui ressemble à un pour de vrai,
une canne avec un pommeau de tringle à rideaux,
un pantin-niqueur en levrette pour une ombre chinoise d'une pièce,
des fusains pour croquer les malades de Ville-Evrard,
des pastels pour son carnet de Voyages aux Etats Unis,
un Janus en hommage à Cocteau et à Picasso,
des odes sculpturales à sa grand-mère, à sa femme, à ses enfants,
des pastels intitulés " Celle qu'il n'aura pas ", mêlant étroitement ses thèmes de prédilection la femme et la tauromachie,
des photos polaroïds dont il trafiquait les couleurs,
une esquisse pour un monument dédié à la tauromachie,
un immense trône pour une artiste imaginaire,
des chandeliers inimaginables,
des couscous de tous les pays,
des pâtés de pomme de terre avec une petite cheminée en carton dans laquelle on fait couler la crème liquide,
une fresque à un maire qui n'a jamais été élu,
des huiles colorées psychédéliques changeant de formes sous l'effet de la chaleur,
des feux d'artifices,
des collages délirants,
une guillotine pour de faux,
une salle des maîtres entière avec son frigo et ses armoires bondées,
un système pour faire la pluie sur scène et de la purée Mousseline pour faire croire à de la neige.

" JE PEINS PARCE QUE JE PEINS ! POURQUOI PARLEZ VOUS ? POURQUOI MANGEZ VOUS ? J' N' PEINS PAS ! JE CHANTE, JE SCULPTE, JE BRICOLE, JE COLORISE, JE RACONTE. L'EXPRESSION, L'IMPRESSION ET LES ATMOSPHERES SONT CE QUE JE TENTE DE TRADUIRE. "

Voilà ce qu'il m'avait dit un jour pour cette même plaquette que je lui avais écrite.

ENTRE TREKKING et SOLITUDE


Et c'est sûr que dans cet inventaire aléatoire j'oublie des quantités de trucs disséminés chez ses familles d'accueil, ses familles temporaires. Jamais les œuvres de Bruno ne seront réunies dans un quelconque lieu. JAMAIS. De cela il s'en foutait aussi. Il m'avoua avoir perdu des quantités de disques, de trucs et de machins qu'il avait semés tout le long de son parcours depuis qu'il marchait, on the road. Il marchait pareil à ce héros d'un feuilleton américain qui recherche un manchot. Pareil à cet autre héros de série qui veut convaincre un monde incrédule que le cauchemar a vraiment commencé. Lui qui cuisinait si bien, il ne détestait pas s'affaler sur un canapé un morceau de fromage ou de saucisson dans une main, un verre de café froid pas loin pour regarder ce qu'il appelait des " Merdes " américaines. Il le faisait quand un peu de plénitude le taquinait, quand cet éphémère repos lui mettait le bras autour de l'épaule. Seul, la plupart du temps. S'il se faisait surprendre dans cette nonchalance, le voilà qui se relevait et repartait à l'attaque de moulins à réparer, à créer, à combattre. Qui peut se vanter avoir vu Bruno travailler dans son atelier plus de cinq minutes en présence de quelqu'un d'autre ? Autant demander si la lumière du frigo est allumée quand le frigo est fermé.
Qui saurait dire ce qui l'animait ? Quelles étaient ses pensées quand il coupait, sciait, rabotait, peignait, découpait, assemblait, collait, touillait, mélangeait, brûlait, fondait ?
Peut-on appeler cela de l'oisiveté ? De la déchéance ? Assurément non. Pourtant… Il est quand même bien question de perdition, de déchéance, de chute, de suicide à petit feu. Alcools, fumées depuis si longtemps avalés, inhalés ne sont que des prétextes, des symptômes que trop visibles.
Pourtant, je n'ai jamais vu Bruno créer en état second. JAMAIS ! Sa création avait lieu à jeun ou dans une ascèse paradoxale. À l'inverse, il serait faux de dire que ce sont ses états excessifs qui étaient un prélude à ses créations. Il ne créait pas forcément pour sublimer. Pas forcément. Ou alors quand sa culpabilité le torturait trop, il créait pour faire un cadeau. Il m'offrit une de ses sculptures quelques jours après m'avoir jeté avec perte et fracas de son studio d'Avignon au comble d'une jalousie trop contenue. Incrédulité, et stupeur de toutes parts. Il m'offrit aussi une toile après une autre de ses colères. Il offrit beaucoup de ses créations à sa femme après des disputes conjugales. Ce qu'il offrait était des morceaux de lui, des morceaux qui avaient cette signification enfantine et puérile du : " je l'ai pas fais exprès… "

UNE INVINCIBLE DEFAITE


Parler et essayer de cerner Bruno à posteriori, c'est ne pas occulter ces débordements-là. Certes l'alcool en était le moteur, le starter. Mais la réponse n'en est que trop évidente, pour qu'elle soit unique. Modestement, je ne fais que proposer des pistes d'explications. Elles me sont propres et ne procèdent nullement à un jugement envers qui que ce soit. Il s'agit de comprendre comment cet homme, cet artiste a négocié avec sa souffrance au point de se faire battre par elle.
Il ne faudrait pas taire non plus, car ils font partie de ce qui l'était, ses mensonges, ses mythomanies.
Bruno s'était battu avec Gérard Depardieu à Châteauroux.
Bruno avait été batteur dans le groupe camembert électrique de Mahjun.
Il s'était défoncé avec l'actuel roi des Belges : Albert 2.
Il avait été le roadie de Mama Béa.
Il avait pris une biture avec Johnny Hallyday.
Il avait bu même de l'eau de Cologne à Barcelone, et d'autres récits sur ses expériences amoureuses, que par décence, je me refuse de noter ici.
Bruno parlait, parlait, parlait passant d'un sujet à l'autre, d'une idée à l'autre, d'une conviction à l'autre, d'une colère à l'autre. Ce n'était pas forcément en état d'alcool qu'il parlait. Quand Bruno parlait, même si beaucoup entendait ses mythomanies, personne n'osait ni le contredire, ni l'interrompre. On ne peut pas dire à proprement parlé que c'était par peur. Mais ce monde qu'il avait traversé comme un trekking sans refuge avait quelque part des contours réels. Et pourquoi pas Depardieu ? Hallyday ? Mahjun ? le roi des Belges ? Mama Béa ? L'eau de Cologne, et le reste ? Si ce n'était pas vrai, ça aurait pu l'être. Alors dans le doute, mieux valait éviter une contrariété de plus. Comme lorsque du Concert de Leonard Cohen au grand Rex en 94 où il ne put admettre que j'en savais autant que lui, si ce n'est plus, sur le folksong mystique emprunté par Cohen sur la chanson " Heart with no Companion. "
Sa femme l'avait temporisé pour éviter un esclandre qui aurait pu avoir lieu en plein concert. Il savait Bruno. Il savait parce qu'il n'avait pas eu qu'une seule vie.

REVER UN IMPOSSIBLE REVE


De toute évidence, Bruno était dans une quête. Un homme qui souffre et qui a trouvé le biais de l'art, est un homme qui veut moins souffrir, qui veut transformer sa souffrance. C'est le réflexe de beaucoup de vilains petits canards. Or Bruno, mis à part ses moments de solitude vécus par lui seul, ses moments dans son atelier, dans son frigo allumé, dans son " trou juif " à lui comme aurait dit Emile Ajar, Bruno souffrait toujours. Toujours ? Il me semble qu'il y ait eu des moments de rémission. Le plus flagrant, le plus évident, celui qui me semble incontournable, c'est celui qu'il passa avec sa femme et ses enfants. Certes la rémission était loin d'être de tout repos. Mais, voilà un errant, un artiste beatnik, un hors normes depuis, disons l'adolescence (si on met l'enfance entre parenthèse), un homme en révolte contre la société, contre les traditions, contre le conventionnel, voilà donc un homme qui se marie dans la légalité la plus totale, qui rentre dans la paternité sans péter les plombs, qui quitte sa ville d'errance, Avignon pour un trou paumé du 93, qui se met à devenir un travailleur prolétaire, qui cuisine, qui tient sa maison rangée, propre, agréable, qui fait les courses, le ménage et qui adopte même les rituels religieux de sa famille conjugale. Certes, il râle toujours. Certes, il a quelques débordements verbaux. Certes la colère l'habite toujours. Certes dans un premier temps il boit toujours, mais il se range, et il continue quand même à créer comme il l'a toujours fait dans son coin. Il élève ses enfants. Il s'en occupe même très bien. Il est un père quelquefois sévère, comme doivent l'être parfois les pères. Mais il est toujours prêt entre deux énervements à rire d'un caca pipi avec son fils et sa fille. À n'en point douter, il les aime, comme il aime sa femme. Et quand elle le lui demande, parce que ses débordements sont excessifs, il arrête de boire. IL ARRETE DE BOIRE ! Je ne planquerai plus les bouteilles dans la poubelle sous l'évier quand il viendra me voir. Ce sevrage ne va pas sans difficultés. Il accepte d'être suivi par un psychiatre, par un alcoologue. Á la première rechute, il fait SEUL, la démarche d'aller en internement à Ville-Evrard. Il est prêt coûte que coûte à rester dans cette normalité. Mais allez savoir pourquoi, ça ne colle pas ! Il est dans la même souffrance et il la tait. Pour donner le change, il est constamment colère Bruno.

UN VRAI DEBUT POUR UNE VRAIE FIN


Toutes les hypothèses sur le début de sa fin (nous sommes en 96/97) sont valables. J'ai forcément la mienne qui vaut autant que les plus farfelues. N'empêche… Cette même année, sa mère meurt. Elle était le dernier rempart à ses débordements. Je l'ai souvent vu en sa présence être tout à fait docile et calme. Un enfant rassuré. Cette même année, le voilà mis à la porte de son travail de graphiste dans une société qui monte des stands dans les salons d'expo. Il avait trouvé une famille d'accueil auprès du patron, un prénommé David et de sa femme qui faisait office de secrétaire. Les raisons de ce licenciement restent troubles à ce jour. Il entame une procédure auprès des prud'hommes. Autant que je me souvienne, cela tourne court. Le patron lui fait une offre. Et autre fait, et non des moindres : sa femme lassée par tant d'années difficiles auprès d'un être difficile aussi jette l'éponge. Elle jette l'éponge même si quelque part l'institution française leur avait dit à la mairie d'Avignon : pour le meilleur et pour le pire. Le pire ; sa femme semble ne plus pouvoir. Elle lui propose alors une formule pour le moins étrange, formule que tous (naïfs que nous étions !) nous qualifierons de moderne… No comment : il serait chez lui un week-end sur deux, jamais les mardi soir. Ainsi convenaient-ils tous les deux. Ils s'aménageraient chacun des espaces de liberté pour respirer. Que de flou dans ce marché… Mais où irait Bruno les mardi soir ? Et les week-ends ? Bruno irait chez une autre famille d'accueil : les théâtreux du 93 qui l'hébergeraient. Inutile de dire que ce fut non seulement le fiasco total, mais un vrai début pour une vraie fin. La même année, il perd donc tout. Tout ce qui tient un homme : mère, travail, femme. Le voilà sans charpente. Il tombe.

EH JOE...
Bruno était sans famille réelle. Il lui fallait en retrouver une autre, une qui l'inclue, qui ne le juge pas, qui lui laisse sa liberté qu'il avait somme toute mise entre parenthèse pendant ses années conjugales. Il se trouva un nouveau père, le frère alcoolo (appelons le Noé) du metteur en scène, et une nouvelle femme au rabais tant elle était l'opposé de sa femme : une ado qui joue à just like a woman et qui n'est autre que la fille de Noë.
Aujourd'hui, bien des années après, mais est-ce utile ? Je sais, je veux croire que cette démarche suicidaire ne visait qu'à une chose : reconquérir la famille qui lui avait permis une rémission somme toute peinarde. Sa femme et ses enfants. Bruno en sombrant cherchait la rédemption. Mais cette Rédemption song ne sera jamais chantée…
Certes, il disait qu'il ne voulait plus voir sa fille et son fils. Dans le désespoir, aller à l'encontre de ceux qu'on aime et qu'on ne verra qu'épisodiquement sous le coup de la loi ou d'autre chose est encore plus cruel que la mort elle même. Je suis persuadé aujourd'hui que Bruno ne pouvait pas faire ce deuil en pointillés. Ni de sa femme, ni de ses enfants. Ne pas les voir était ce qu'il y avait de plus supportable. Ils étaient là ses enfants, dans sa tronche. Et personne ne pouvait aller le vérifier. Bruno avait toujours TOUT gardé dans la tronche. Alors de sa bouche pouvaient sortir n'importe quels mots. Qui pouvait les croire ? Un père manquant n'est absolument pas ni un père absent, ni un père manqué. Paradoxalement, mais Bruno est un paradoxe, un père manquant est, on ne peut plus présent. Au-delà de ce qu'il a pu proférer envers ses amours, il est aujourd'hui clair que Bruno mentait. Et ça il savait le faire. Il mentait pour avoir moins mal. Mentir était une de ses rares défenses. Chassé du paradis terrestre, il est vain de vouloir y retourner quand la terre y a été brûlée, les arbres écimés, les rivières polluées, et les maisons saccagées. Bruno ne pouvait plus être cru, il était cuit.

ET LA NAVE VA...


Revoilà Bruno dans l'errance, montant sur l'embarcation des eaux du STYX. Déjà embarqué vers l'obscur, seul Noé lui donnait l'illusion que la vie n'était pas foutue. Lui-même manœuvrait le bateau ivre de la désescalade. Bruno ayant gardé son côté enfantin, il crut aux illusions et à la navigation de Noé dans cette arche vide, cette arche de mésalliance : Fluctuât nec Mergitur : mon cul ! Noé promis de le rendre célèbre, de le maintenir en vie avec le breuvage des dieux et de Bacchus. Quelques dernières illusions, une expo dans une cave à vins. (Le Noé se voyait galiériste), un dernier baroud d'honneur à Avignon pendant le festival (le Noé lui avait fait bidouiller quelques décors). Un des tableaux préférés de Bruno était le radeau de la méduse. Il n'avait pas à se plaindre, il y était un passager de choix. Et tout ce que Bruno avait toujours détesté, il l'avait au cul : un tribunal, une procédure de divorce qui n'en finissait pas, et des illusions qui ne se concrétisent pas, qui ne se concrétiseront jamais. JAMAIS. ! D'ailleurs, c'était bien la première fois que Bruno croyait aux illusions, lui qui avait toujours créé pour se faire du bien et par la même occasion faire du bien aux autres. Rajoutons à ce naufrage la maladie sournoise et présente qu'il niait, qu'il cachait sous une prestance artificielle et dont Camus aurait pu tirer un autre livre à placer entre le mythe de Sisyphe et la peste.

L'ESTOCADE.


Là-dessus, il serait vain de chercher des coupables, des responsabilités. J'ai
moi-même été dans cette machine infernale sans discernement parce que, je l'ignorais, je manquais d'infos suffisantes et objectives. Bruno avait rejeté sur l'épaule comme un matador rejetant la muleta vers l'arrière, femme, enfants, amis, toute sa vie équilibrée… Il était pour donner et recevoir l'estocade tout à la fois. J'ai été moi aussi dans les détritus de sa colère. Normal ! Un homme qui perd même des bribes d'amour ne peut plus croire en rien.
Amour filial : mort.
Amour conjugal : mort.
Amour fraternel : sérieusement amoché.
Amour artistique : néant.
L'être a été face au néant. Il n'avait pas appris à sculpter et à créer à partir de restes d'amour. Et d'abord comment sculpter le néant ?
Bruno P. a été au bout de son cancer, il a fini de tomber. " La lumière ne se fait que sur les tombes " disait ce camarade qu'il aimait bien aussi, Léo Ferré. Il n'y aura pas de lumière, ça tombe bien. Bruno a choisi l'évanescence, la fumée, la poussière à tous les vents. " Blowin' in the wind " again… Rencontrera-t-il une nouvelle famille ? Pas de crainte, pas de doute, il a toujours su engager la conversation. Et finalement à bien y réfléchir, se sachant condamné depuis l'enfance, il a, presque avec un plaisir dissimulé, laissé à chacun des gens qui l'ont croisé des petits bouts de lui. Ces morceaux d'ANAPON, son Mister Hyde, que personne ne réussira jamais à rassembler pour mettre aux yeux de tous, cette Œuvre monumentale dont il avait sans doute toujours rêvé sans jamais nous le dire.

ALBERT LABBOUZ désespoir production 22 OCTOBRE 2002.

Que ceux qui auront lu ce texte et qui possèdent chez eux quelque chose (une sculpture, un pastel, un fusain etc…) créée par Bruno, le photographie et me l'envoie soit chez moi, soit en pièce jointe à mon adresse Internet. Que ces morceaux de lui puissent avoir quelques regards de passage. Cette section lui est ouverte, ce serait quand même le diable qu'un artiste ayant laissé autant de traces disparaisse à jamais.

Bruno

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