Albert Labbouz
 
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faire un voyage

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Faire un voyage.


Oui mais pas n'importe lequel. Pas un voyage géographique, mais un voyage historique dans son passé, à quelques années de ses cinquante ans. Là où tout le monde est encore vivant. Où les pères rentrent du travail à heure fixe et où les mères ont préparé le repas du soir pour la famille.
Un voyage dans son enfance.
Sans être allongé sur un divan à laisser des mots buter contre le plafond d'un psychanalyste.
Un vrai voyage où ressusciteraient ceux qu'on a quand même oublié.

C'est cette drôle d'idée qu'on a eu Jean Louis, Serge et moi. Trois petits gars de Dugny qui s'étaient connus en 1962 dans une école en préfabriqué ( les Algeco n'existaient pas encore). Une école que tout le monde appelait LA PROVISOIRE.

On était là ce soir-là avec nos 47 ans sur le ventre et dans les cheveux gris, à cette fête d'un fils de copain. Et on s'est retrouvés sans s'être vraiment perdus de vue. Des intervalles de cinq dix ans nous faisaient nous rencontrer. On s'est demandé.

-Et Jean Yves t'as des nouvelles ? Et Andréas ? Et Marcel ? Et Patricia ? Et Martine ?

Non… On avait pas de nouvelles ou alors de vagues nouvelles et des pas fraîches.

On s'est assis, on a fait une liste. Si on essayait de les retrouver et puis de se rencontrer ?

La femme de Jean Louis pouvait louer une salle des fêtes à bas prix. On a dit Banco. Puis on en a pas dit plus ce soir-là. On est allés écouter la musique et boire du vin.
Quand on s'est quittés, tout aurait pu s'arrêter là. Mais …

Je ne sais pas comment ça a dû cogiter chez Jean Louis, mais moi, j'ai exhumé des photos. Des vieilles photos en noir et blanc prises avec des Rubi Flex ou des Instamatics Kodak. Des photos de classes aussi…
Je les ai montrées à Jean-Louis. On a essayé de mettre des noms.
La petite liste s'est agrandie.
Très vite, on est arrivé à plus de cinquante personnes.
Seulement ce n'était pas évident. Si certains, très peu, n'avaient pas quitté DUGNY. D'autres, au contraire, avaient été perdus corps et biens. Au mieux pour une majorité d'entre eux, le dernier souvenir remontait à une vague adresse au milieu des années 80. Néanmoins, il fallait tabler sur ceux qui étaient immédiatement accessibles.

Bernard, lui, vivait près de Toulouse et m'avait retrouvé grâce à mes sites sur Internet. Un mail lui fut envoyé. Immédiatement, il tomba dans le projet. Il avait des pistes sur des Dugnysiens qui avaient émigrés dans le SUD. Avignon, le Gard, … Il s'en occupait. Je rédigeais une première lettre que j'intitulais : Le temps est loin. Dans cette lettre que j'expédiais par mail et par courrier aux gens immédiatement contactables, j'évoquais quelques lieux stratégiques de l'enfance à DUGNY. Le bassin, la cave de chez Andréas, la provisoire, la pépinière.
Car si cette rencontre, ces retrouvailles pouvaient avoir lieu, cela ne tenait pas seulement au plaisir de retrouver les uns, les autres. Cette enfance si particulière était étroitement liée à cette petite commune du 93, cette enclave au milieu des grands ensembles de La Courneuve, Sarcelles Stains ou Garges-lès-Gonnesse.

Dugny c'était, ça l'est beaucoup moins, un village de campagne à la banlieue. Un vrai village avec son bois, son terrain d'aventures, son bassin au milieu d'une cité avec des bancs autour, son église et le terrain de foot du Curé juste derrière. Et sa place du marché aussi.
Le bois à Dugny on l'appelait la pépinière.
Le terrain d'aventures c'était La colline.
Le point de ralliement c'était bassin.
La place du marché c'était pour les potins et les cancans. À Dugny, comme dans tout village tout le monde se connaissait et tout se savait.
Dugny avait son Monsieur le Maire communiste qui avait un nom de psychanalyste : Lacan et son Don Camillo local le père Blachette. Les gosses se regroupaient par bandes : ceux de la cité du Moulin, ceux de la Provisoire. Il y avaient aussi ceux de la cité l'Éguillez et puis surtout ceux de la cité bleue Paul Langevin. Ces familles avec ces gosses, pour beaucoup venaient des cités d'urgence des Courtillières de Pantin. Une grosse majorité étaient aussi des rapatriés d'Algérie, des pieds-noirs comme on les appelait.
Après l'école ou après Le CEG ( le collège d'enseignement général), tous ces gosses se croisaient, dans les rues de la commune, ou autour du bassin, ou derrière la colline, ou près des canaux d'évacuations de la pépinière. On se connaissait tous, et selon l'âge, les époques, on passait d'une bande à une autre.
Au sortir de l'enfance, au début de l'adolescence certains d'entre nous se sont retrouvés les jeudis puis les mercredis et samedi après midi dans une cave de cité que la mère d' Andréas mettait à notre disposition. Dans cette cave où on s'affalait sur de vieux fauteuils de voitures, sont passés bon nombre de gars et de filles que nous désirions retrouvés Jean Louis, Serge et moi.

Dès le premier mail, de nombreuses réponses me sont parvenues. Des réponses positives, enthousiastes. Ils étaient d'accord. Ils n'avaient pas de nostalgie, mais ils pensaient souvent à cette époque de leur vie entre 1962 et 1975… Par courrier aussi, ils disaient qu'ils viendraient d'où qu'ils étaient . Marie Rose fut la plus difficile à retrouver, elle vivait en Corse, elle était on ne peut plus d'accord, elle prendrait un avion à Figari et monterait pour une journée. Dominique, sa meilleure amie qu'elle n'avait pas vu depuis plus de vingt ans ferait le déplacement des Bouches du Rhône. Patricia et Lionel d'Avignon. Philippe qui élevait des chevaux en province délaisserait un jumping pour venir. Nanou annulait un congrès de tabacologie à l'étranger pour être des nôtres. Martine S. ne resterait pas auprès de son mari nouvellement opéré pour retrouver Patricia L. Et dans leurs réponses enthousiastes, tous évoquaient des noms aux quels nous n'avions pas pensé. À mots cachés, je devinais que certains voulaient retrouver ou simplement revoir leur premier amour, leurs amitiés trop vite achevées. Il ne fallait pas être bien fin pour comprendre que tous nous voulions nous convaincre que nous ne nous étions pas trompés sur nos choix de vie. Et les autres ? Quels choix ? Quelle vie ?

Si les gens évoqués avaient croisés nos routes d'enfants, Jean Louis ou moi on se chargeait de les contacter, de les retrouver. Combien de minitel, combien de coup de fils infructueux pour retrouver Bidule, Emilia, Martine A, Françoise V.
Tous nous renvoyaient leur impatience et leur angoisse : Allions nous nous reconnaître ? Quel choc cela aurait il ? Avions nous si changé que ça ?
Une consigne majeure était de ne pas dire aux uns aux autres qui seraient là.

Personnellement, je misais sur l'émotion, sur la surprise, sur la joie et pourquoi pas sur la déception aussi des uns retrouvant les autres.

La nouvelle fit boule de neige. Je reçus des mails de parfaits et de parfaites inconnu(e)s pour moi qui disaient avoir habités telle ou telle cité à Dugny. Ils avaient entendu parler d'une fête des anciens de Dugny. Est-ce qu'ils pouvaient venir ? Tout Dugny des années soixante ne pouvaient tenir dans une salle des fêtes de banlieue. Je déclinais certaines présences inconnues de la plupart d' entre nous. Je leur répondais que s'il le désirait ils pouvaient organiser leurs retrouvailles. Bernard D. tellement heureux de retrouver son passé m'envoya des gens que lui seul connaissait. La fête risquait de déraper de ne plus rien vouloir dire. STOP. À un moment il fallait clore. Je réexpédiais deux lettres, deux mails pour le déroulement des festivités.

À PRÉSENT LA MACHINE ÉTAIT LANCÉE, régulièrement je rencontrais Jean Louis et Serge. Nous mîmes au point le déroulement : musiques d'époque : retrouver Yves Simon, Graeme Allwright, Higelin Les bretons Tri Yann des débuts mais aussi Les Stones, les années Woodstock… Je ferais des compils de Cd. Bruce Springsteen n'était pas encore dans les parages, il n'y figurerait pas.
Nous chanterions de vieilles chansons de David Mac Neil… Serge pensait à Cat Stevens. Une enfance, une adolescence est aussi faite de ça : des musiques, des airs qui ont une signification pour certains et pas pour d'autres. Je ressortirais ma guitare, Jean Louis chanterait aussi. Serge décorerait la salle.

Nous maintenions les contacts avec les gens qui devaient venir. Patricia L. n'en pouvaient plus, elle ne vivait que pour ce jour depuis son Sud. Au bout du fil je dus reconnaître des voix oubliées, mais sitôt les premières phrases prononcées je les revoyais intacts. Marcel gaspillait toujours son argent dans des jeux de hasard. Andréas avait toujours cette voix un peu triste avec le sourire prêt à poindre, le rire de Marie Rose inondait de soleil le combiné du téléphone, Philippe N. avait gardé un côté gouailleur, et posait des questions inutiles. Beaucoup de garçons gardaient le souvenir ému d'une ado Lolita inaccessible : serait elle là ? Grâce à Bernard D. Elle viendrait. Peut être avec sa fille de 16 ans. 16 ans ? C'était l'âge où nous l'avions quitté ! Une autre Martine A. me dit qu'elle était grand mère. Déjà ? ? ? ? Le temps nous bouffait si vite à ce point là.
Oui cette soirée avait sa raison d'être ! Nous étions vivants pour la majorité d'entre nous et en bonne santé. Nous étions de cette génération d'après les faux espoirs de 68 et les désillusions des années-shit. Ces années dans lesquelles certains de nos petits frères et petites sœurs allaient sombrer malgré eux. De l'innocent kif marocain que nous fumions, eux se noieraient dans l'angel dust et le crack. De l'amour sans capote eux mourraient pour ne pas en avoir mis. Nos parents avaient peut être été trop présents, nous leur en avons voulu, mais ne nous ont ils pas empêché de mourir à 30 ans ? ? ?
Oui, nous étions avant l'arrivée des effluves de la mort et de la haine.
Mais comme l'a dit Jean Louis à Jean Yves B. on est là pour se retrouver, pour rire et pas pour pleurer.
Nous étions de cette génération des années 50 de l'après-après-guerre. Nous avions inventé le Rock and Roll, le Coca Cola ( c'est pas ce qu'on avait fait de mieux…) mais aussi l'idée de la Fête, la libération sexuelle des années 70 ( la pillule c'était nous, l'amour libre aussi.), la télé en couleurs. Cela pouvait paraître cul-cul à présent, mais l'idée de Peace and Love c'est pas ce qui a fait le plus de mal à la jeunesse. Et ce 30 MARS à Louvres c'était un peu de tout ça que nous voulions retrouver.

Et le jour tant attendu arriva.
Dès le matin 11h , jean Louis, Serge et moi on a préparé, Jean Louis a avancé sans compter, sans être sûr de rentrer dans ses frais. Nous ne demandions qu'une participation minime : 10 euros soit 65 F pour un voyage dans le souvenir. Et chacun devait apporter une bouteille un plat.

One by on the guest arrive
The guest are coming through. Comme le disait Leonard Cohen.
Il avaient les bras chargés de victuailles, de vins, d'alcool. Ils venaient avec leur générosité.

Dès 18 heures 30. Ce ne fut que surprises sur surprises, embrassades, étonnements, émotions. Certains avaient oubliés des souvenirs que d'autres leur remémoraient. D'autres évoquaient des profs, des lieux, des parents, des cons, des sympas. À la finale personne n'avait changé. Celui qui parlait fort parlait toujours aussi fort. Bidule avait toujours aussi peu de goût pour s'habiller. Celui-là draguait encore sans avoir compris qu'il n'avait jamais eu aucune chance. Et le sourire figée de Machine que signifiait il ? Truc buvait toujours un poil de trop. Pourquoi le désespoir de Unetelle ne l'avait pas quitté depuis trente ans? Nous avons pris ce soir là quelques claques. Nous ne nous attendions pas à retrouver ce physique là sur cette personne. Mais son sourire au coin des yeux restait et n'était ce pas ce même sourire qui nous avait fait craquer à quinze ans ? La lolita était une femme épanouie, mais il lui subsistait cette naïveté angélique.
Tout au long de la soirée, personne ne s'est enquis de savoir qui faisait quoi, combien d'argent il gagnait, s'il avait divorcé, ou pourquoi il était resté célibataire… Non Des gosses sans âge se retrouvaient et vivaient un rare moment de bonheur. Les quelques conjoints et conjointes venus, même s'ils se sentaient anachroniques, profitaient de ce spectacle rare. Les enfants de ceux là jouaient avec les enfants des mêmes qui avaient joué 30 ans plus tôt à la pépi, au bassin, à la colline, dans la cave, au CEG. Je regardais mes enfants, c'était drôle tout de même, ils jouaient avec les enfants de mes meilleurs copains. Rien n'avait changé.
Et pourtant si ! Pour moi et pour moi seul quelque chose avait changé. J'avais longtemps cru , ou bien me l'a t on fait croire, que j'avais perdu, laissé mon enfance en Algérie de l'autre côté de la Méditerranée, et bien je m'étais gourré, mais gourré comme c'était pas permis ! ! ! ! J'avais eu une enfance une vraie. Elle avait existé en France, dans un village perdu du département de La Seine ( Ce n'était pas encore le Neuf.trois.). Un village qui n'en n'est plus un aujourd'hui : Dugny

Au milieu du brouhaha constant entre 18 heures 30 et 4 heures du matin, le paradoxe était là nous étions les mêmes, nous avions changé et pas changé à la fois. Quel âge avions nous ? 7, 15, 40, 50 ans ? ? ? ?
J'ai longuement réfléchi pour trouver une réponse à cette question, tout en cogitant sur l'issue du voyage et puis l'évidence m'est apparue.
Quand le temps est suspendu, on n'a plus d'âge.


Albert LABBOUZ 23 AVRIL 2002
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